vendredi 13 décembre 2013

Serge Brussolo : frontière barbare

J'ai toujours beaucoup apprécié l'imagination foisonnante de Serge Brussolo, notamment lorsqu'il s'atèle à la Science-Fiction. Les univers qu'il dépeint sont à la fois complétement décalés mais mus par une logique interne propre qui les rend crédible, tout aussi fantasques qu'ils soient. Pour son retour à la SF, Brussolo publie directement en poche chez Folio. Le titre ? Frontière barbare.

Illustration inspirée de La Planète des Ouragans du même auteur. Par Aude de Carpentier

David Sarella est exovétérinaire. De prime abord cela semble consister à soigner des animaux issus des quatre coins de l'univers connu. Sauf qu'en fait David travaille principalement pour l'armée. L'univers est vaste et certaines espèces exomorphes se prêtent assez mal à une coexistence pacifique. Les militaires demandent donc à David et ses collègues d'user de leur savoir faire afin de neutraliser chez les races extra-terrestres belliqueuses toute propension à la violence gratuite et aux instincts pouvant engendrer un comportement dangereux pour les autres. En gros, cela revient à pacifier des aliens en les assommant de médocs, de drogues ou en jouant du scalpel. Il va donc de soit que c'est une profession à peu près aussi sûre que de jongler avec des tronçonneuses.

De ce postulat de départ, le lecteur va suivre les aventures de notre héros assisté par sa femme, Ula. Comme d'habitude chez Brussolo, les scènes décrites sont souvent sidérantes et absurdes dans leur démesure, mais toujours en gardant ce je-ne-sais-quoi qui les rend plausibles. Par ailleurs, le roman se divise en réalité en deux parties relativement bien distinctes entres elles, tant par le ton que le contenu ; cela n'est pas sans rappeler la propension qu'ont les épisodes des Simpson dont  les fins n'ont généralement plus grand chose à voir avec l'introduction.

L'univers de Brussolo est emplit de planètes fantasques et surprenantes.
Si Brussolo revient à la SF, c'est au final parce qu'elle lui permet d'aborder plus librement des sujets délicats dont un traitement classique aurait été bien plus laborieux et complexe. Car 'il s'agit en fait ici d'un livre traitant du travail du deuil ; si le roman est divisé en deux parties, c'est avant tout parce que dans la perte d'un être cher il y a toujours un avant et un après.
Comme souvent dans le passé, je me suis servi de la SF comme d’une métaphore. J’ai fais semblant de parler d’éléphants qui crachent le feu pour parler en réalité d’autre chose. Certains diront que c’est là la recette du conte philosophique, moi je dirai que c’est peut-être simplement de la pudeur.

Serge Brussolo
Dans ce futur de fiction l'affliction se révèle honteuse, improductive, indélicate. Pour que les hommes ne soient plus tristes on leur prescrit des pilules pour faire disparaître la peine du deuil, pour qu'ils puissent être de nouveau opérationnels et utiles. Tout est fait pour maintenir l'humanité dans une atmosphère lénifiante : la pharmacopée au service du bien-être collectif, la religion pour le salut de l'âme, et peu importe le message tant qu'on y croit. Ta famille ne te plaît plus ? Aucun problème ! On t'en achète une de substitution. Sans douleur l'humanité semble perdre peu à peu ses valeurs, ses repères et s'enlise progressivement dans une insensibilité et une indifférence croissante.

Mais si tout cela n'est que l'évocation d'une dérive possible de notre société actuelle, elle ne fait que servir de toile de fond aux principales notions abordées par l'auteur au travers de son personnage principal : jusque où un homme est-il capable d'aller par amour puis par désespoir ? Comment combler le trou béant dans son existence laissé par la perte d'un être aimé ? La douleur et les sentiments sont-ils seulement liés à des réactions physiologiques, et que l'on peut donc annuler chimiquement ? La souffrance est-elle honteuse ? Au final, à chacun de trouver ses propres réponses car c'est bien là tout le travail du deuil.

Dans ce roman, Serge Brussolo nous livre donc une oeuvre personnelle, tant par sa continuité avec son imaginaire foisonnant que par les thématiques abordées. Disposant de plusieurs niveaux de lecture, il se révèle donc bien plus fin et complexe qu'il ne le laisse penser de prime abord. Après aussi longtemps je suis heureux d'avoir pu relire un Brussolo  inédit  de SF, d'autant plus de cette qualité.

Frontière barbare

Dimensions : 432 pages, sous couverture illustrée, 108 x 178 mm 
Achevé d'imprimer : 01-03-2013
Genre > Sous-genre : Romans et récits > science-fiction 
Catégorie > Sous-catégorie : SF > Science-fiction 
Époque : XXe-XXIe siècle
Vol. n°450
ISBN : 9782070447763 
Gencode : 9782070447763 
Code distributeur : A44776

samedi 7 décembre 2013

Le Transperceneige

Comme le titre l'indique je parlerais ici du Transperceneige. Si cela vous évoque quelque-chose c'est vraisemblablement parce-que vous avez vu ou entendu parler de sa récente adaptation cinématographique par Bong Joon-ho. Car oui, le film est bien une adaptation. Il s'agit en effet à l'origine d'une bande dessinée de science-fiction française publiée entre 1982 et 1983 dans le magazine (A Suivre). Comme un seul billet ne me suffira pas pour traiter intégralement le sujet j'en rédigerais donc deux : le premier sera consacré au 9ième art alors que le second s'attardera au 7ième, et donc au film.

Le transperceneige : première case.

Dans cette BD, Jacques Lob (au scénario) et Jean-Marc Rochette (au dessin) nous entraînent dans un monde post-apocalyptique dans lequel la terre s'est retrouvée figée dans un hiver perpétuel. L'origine réelle de cette catastrophe n'étant pas l'objet de l'oeuvre, elle reste vague et obscure et ce même pour les protagonistes. Ces derniers évoquent cependant sans trop y croire un usage incontrôlée de mystérieuses armes climatiques, comme si cela expliquait tout, justifiait la situation actuelle. Quoiqu'il en soit, ce qu'il reste de l'humanité a trouvé refuge in-extremis à l'intérieur d'un train croisière : le Transperceneige.

Propulsé par un système Forester, application du mouvement perpétuel, l’infatigable locomotive tracte ses wagons au travers des étendues immaculées, gelées et hostiles, tout en apportant protection, chaleur et subsistance à ceux qui vivent dans ses entrailles. Doté des dernières avancées technologiques lors de son inauguration, le train pouvait subvenir en parfaite autarcie aux besoins des voyageurs qu'il transportait. Mais des survivants ne sont pas des touristes...

"... En vérité, mes frères, nous savons bien que sans elle, nous n'existerions plus... Elle qui nous procure les biens les plus précieux, et surtout l'indispensable chaleur... Qu'elle vienne à s'arrêter, que le mécanisme sacré qui perpétuellement l'anime s'en vienne à défaillir... Alors, le froid mortel qui règne au dehors s'insinuera dans nos wagons, dans nos compartiments... Et la mort blanche nous figera pour l'éternité sous son linceul de glace...
Ô Sainte Loco, que ton mouvement dispensateur d'énergie ne se ralentisse point, qu'il apporte aujourd'hui et demain les bienfais qui nous sont nécessaires
Sainte Loco, source de vie, roulez pour nous."

Prêche au sein du transperceneige, p.53 

Tout confortable que le Transperceneige puisse être, l'humanité dut s'adapter à ce brusque changement et conforma ses anciennes habitudes à cet univers confiné et longiligne. Spontanément les passagers des wagons de tête, ceux de première classe, devinrent les nantis, obtenant par la même occasion le maximum de confort et d'influence. Suivirent ensuite les secondes classe et enfin les wagons de queue, normalement réservés au fret et désormais occupés par les resquilleurs embarqués en urgence lors du cataclysme. Ces queutards, démunis en tout, vivent dans une promiscuité extrême et les pires conditions qui soient. Car les places sont limitées et personne ne tient à reculer dans les wagons ; la réussite sociale se jauge désormais par sa position au sein du train. Désormais tous regardent donc vers l'avant, aspirant à arpenter les wagons dorés pour accéder à davantage de confort et à une existence plus douce. Devant, là ou se dirige la Sainte Loco, dispensatrice de ses bienfaits et salut de l'humanité meurtrie.


C'est le Transperceneige au mille et un wagons.

Cette intégrale regroupe en fait trois tomes narrant deux histoires distinctes. Le dessin de Rochette est cru et direct, sans artifices. Ce trait ainsi que l'emploi du noir et blanc permet au lecteur de se focaliser sur l'histoire sans se laisser distraire, renforçant ainsi l'impact du récit. Ce style réaliste est d'ailleurs assez étonnant lorsque l'on connaît un peu ce que ce dessinateur, davantage versé sur les personnages animaliers (cf. Edmond le cochon par ex.), a l'habitude de produire. Et c'est sans parler, comme l'évoque Jean-Pierre Dionnet dans sa préface de l'intégrale, de l’extrême difficulté de restituer les perspectives si particulières des trains, tout à la fois restreintes et fuyantes ; défi que remporte haut la main le dessinateur.

L'histoire offerte par Jacques Lob et continuée par Benjamin Legrand est très sombre et pessimiste, ce qui déjà est plutôt étonnant pour un scénario du début des années 80. Par le biais de cette arche ferroviaire, les scénaristes posent un regard acerbe sur l'humanité et les pulsions qui la motive ; lorsque l'on n'a plus rien, seul reste ce qui compte : sécurité, subsistance et confort. Dans cet environnement exiguë toutes les constantes sociales sont étirées jusqu'à l’extrême, laissant ce qui reste des hommes en permanence sur la brèche, prêts à exploser. C'est donc logiquement en regardant au travers de ce nouveau prisme social et une vision déformée par le changement de repères que les dirigeants du Transperceneige prennent leurs décisions dont découvrons les conséquences au fil de la lecture. A situation extrême, réponses extrêmes. Cela confère au récit, avec notre propre vision actuelle, un poids d'autant plus important qu'il fait écho à des questions très actuelles telles que l'égalité des chances, le traitement des inégalités sociales, le partage des ressources et la préservation de l'environnement. 

Bien que sa parution fut semée d’embûches, j'y reviendrais dans le second billet dédié, "Le Transperceneige" se révèle donc une bande-dessinée aussi originale que surprenante dont je ne regrette absolument pas la possession. Elle trouve pleinement sa place dans ma BDthèque et mérite d'y demeurer. Dans un prochain billet je m'attarderais sur l'adaptation cinématographique et la genèse de l'oeuvre. A Suivre...


Le Transperceneige - L’Intégrale

Editeur : Casterman
Date de parution : 21/08/2013
Collection : Univers d'auteurs
Serie : Transperceneige
Pages : 256
ISBN : 978-2-203-02759-6

mardi 26 novembre 2013

Playtest : [Space Hulk] Death Angel, le jeu de cartes

Lors d'une récente soirée avec des amis l'occasion de tester Death Angel - Le jeu de cartes s'est présentée,  jeu que j'avais gagné mais pas déballé. Nous avons donc endossés nos exosquelettes et nous sommes engouffrés dans le Space Hulk afin défourailler blaster la vermine qui l'infestait.



Avant de parler du jeu en lui-même je pense qu'il est nécessaire de faire un rappel de l'univers de Warhammer 40000, dit 40K pour les intimes, dans lequel le jeu prend place. Il sera ainsi plus simple d'en comprendre les tenants et les aboutissants.
"Dans le futur cauchemardesque du quarante-et-unième millénaire, l'humanité lutte contre sa propre extinction. Les frontières de son Imperium galactique grouillent d'extraterrestres hostiles, tandis que créatures maléfiques et rebelles hérétiques constituent un terrible ennemi intérieur. Seule la puissance de l'Immortel Empereur de Terra prévient l'extermination du genre humain. Les innombrables guerriers, agents et serviteurs de l'Imperium sont dévoués à Son service. A leur tête se tiennent les Space Marines, mentalement et physiquement conçus pour être les guerriers suprêmes, ultimes défenseurs de l'humanité."

Il n'y a pas de paix.
Pas de répit.
Pas de rémission.
Il n'y a que la GUERRE

Livre de règles Warhammer 40,000 (troisième édition), quatrième de couverture.
Au 41ième siècle l'humanité s'est largement répandue au travers d'une voie lactée. Contrôlée par l'Impérium avec à sa tête un dieu-empereur âgé de 10 000 ans, elle doit faire face à de nombreuses menaces : rebelles, hérétiques, races extra-terrestres (Tau, Eldars, Orks, Tyranides, Eldars noirs et Nécrons), sans oublier les dieux du Chaos et leurs suivants. Pour lutter l'Impérium emploi entre-autres choses des super-combattants : les space marines, soldats génétiquement modifiés, porteurs des propres gènes de l'Empereur - Gloire à son Nom - et revêtus d'exo-armures de combat high-tech. Organisés en chapitres, ces troupes d'élites sont envoyées aux quatre coins de l'Impérium afin d'y maintenir l'arme au poing une paix fragile. C'est un grossier résumé mais cela suffit au sujet de ce billet.

Le jeu propose ici d'incarner un groupe de space marines du chapitre des Blood Angels chargé du nettoyage d'un space hulk. un amas de vaisseaux, de roches et de glace dérivant dans le Warp (dimension chaotique servant aux voyages PRL (Plus Rapide que la Lumière)) ou l'espace matériel. Dans le cas présent, l'opposition sera composée de Genestealers appartenant aux forces Tyranides, extra-terrestres étant un mélange entre la créature du film Alien de Ridley Scott et les zergs du jeu vidéo Starcraft. Autant dire que nos super soldats vont avoir du pain sur la planche face à un ennemi les surpassant tant en nombre qu'en griffes et férocité.

Les gentils Genestealers attendent nos combattants avec impatience.

++ Transmission Entrante Niveau Rouge++
Briefing de Mission Blood Angels 7362-1
Frère-Sergent Lorenzo : rassemblez votre escouade de Terminators et attaquez le space hulk ++Péché de Damnation++ via la salle des torpilles. Infestation extrême de Genestealers à bord. Votre objectif est de détruire la salle de contrôle avant. Attendez-vous à une résistance élevée. Estimation : 44% de chances de réussite de la mission avec 86% de pertes pour l’escouade
++Fin de Transmission++

Les joueurs devront donc chacun contrôler un groupe de Space Marines - généralement une paire. Il faudra progresser de place en place au travers du Péché de Damnation en zigouillant la menace en place avant qu'elle ne vous rende la pareille. Le but ? Franchir 4 lieux sans se faire submerger et survivre à cela. Pour y parvenir chaque Terminator, qui agit en binôme, dispose de pouvoirs particuliers applicables pour lui-même ou pour chaque membre de son équipe. Certains sont clairement orientés offensifs, d'autres mobilité, d'autre encore défensifs. C'est simple, efficace et le système de règles retranscrit implacablement cette pression permanente qu'exercent les genestealers sur l'escouade.

Le matériel se compose d'un dé, servant pour les attaques, et de différentes cartes servant tout à la fois de dalles, de représentations des marines et de leurs adversaires, ainsi que des cartes d'actions/événements. En fonction du nombre de joueurs, le nombre de combattants présents dans l'escouade de départ est déterminés et les cartes de lieu sont tirées aléatoirement : on les dévoilera au fur et à mesure. A chaque lieu correspond 4 zones d'arrivée de l'ennemi, deux de part et d'autre de la colonne de space marines. A chaque tour, chacun des joueurs choisit une des trois actions à sa disposition : soutient (défense), attaque ou déplacement, avec interdiction de jouer la même action deux tours de suite. Après résolution des actions et des attaques ennemies, une carte événement déclenche une nouvelle arrivée de genestealers, un événement aléatoire et un possible déplacement des aliens.


Le jeu se veut collaboratif : en effet en fonction de la situation les joueurs vont discuter de la meilleure stratégie à adopter et allier leurs efforts pour l'atteinte de l'objectif commun : survivre. En effet le système de combat est clairement à l'avantage des genestealers et toute la subtilité du jeu consistera à contrôler au mieux les packs de monstres tout en préservant au maximum ses actions afin de ne pas se faire déborder lors d'un tour. Pour compliquer l'affaire, certaines cartes d'événements sont dites "instinct" et doivent être jouée par le joueur qui l'a tiré sans en référer aux autres, ce afin de maintenir toujours une part d'incertitude.

Death angel : le jeu de cartes et donc un bon jeu. Sa mécanique efficiente et son aspect collaboratif installent une bonne ambiance autour de la table, pour peu que l'on soit réceptif à son background. Et si une prise de position stratégique ne suffisait pas, le système permet de jouer en solo et des extensions - comptez une poignée d'euros - sont déjà sorties afin de renouveler l'expérience du jeu. Pourquoi bouder son plaisir ?

DEATH ANGEL : Le jeu de cartes

Format : Boite
Référence : UBIGDA01
ISBN / EAN : 9781589946637
Langue : Français
Joueurs : 1 à 6
Age : 14 ans et +
Durée : 30 - 60 minutes

lundi 28 octobre 2013

Kathy Reichs : Meurtres en Acadie

Pour cette troisième critique bouquin je m'aventurerais sur les terres acadiennes, chez nos cousins de l'ôt'côté de l'océan, en compagnie de Tempérance Brennan, anthropologue judiciaire partageant son temps entre Charlotte et Montréal. Si le nom de ce personnage vous dit quelque-chose, c'est simplement qu'il s'agit du même que celui interprété par Emily Deschanel dans la série TV à succès Bones. Cette dernière est directement inspirée des romans de Kathy Reichs auxquels appartient celui dont je vais parler ici. 

Emily Deschanel (à gauche) qui incarne Tempérance à l'écran et Kathy Reichs (à droite)

Le personnage de Tempérance possède de nombreux points communs avec sa créatrice, notamment leurs professions qui se ressemblent en tous point. Mais c'est en fait l'héroïne de la série TV, dont Kathy Reichs est également productrice, qui possède avec elle le plus de similitudes puisque comme elle est anthropologue judiciaire ET écrivain. Pour anecdote, l'héroïne des romans de Tempérance Brennan à l'écran s'appelle... Kathy Reichs ! Tout ça en fait pour dire que la Brennan des romans est différente de celle à l'écran, tant au niveau du caractère que du vécu. Même sa famille n'est pas la même mais je ne rentrerais pas dans le détail, ce n'est pas le propos du billet.

Après cet aparté sur l'héroïne, revenons au livre en tant que tel. Bon, autant y aller franchement, le style de Reichs n'a rien de mirobolant. L'action est décrite à la première personne et n'offre pas de grandes envolées littéraires. Par contre Kathy sait placer et exploiter des personnages hauts en couleurs et c'est davantage eux qui nous emportent que sa plume. Cela, et également le fait que l'auteur s'attarde sur leurs sentiments et les tensions générés par leurs interactions. Comme dans les séries TV, en définitive, où l'intrigue policière sert de décorum aux relations entre les différents protagonistes. Heureusement, d'ailleurs, car franchement l'intrigue policière également n'a rien de transcendant non plus. On apprend toutefois certaines petites choses sur l'Acadie et le Québec, même si cette successions d'affaires apparemment sans lien semblent s’emboîter comme par miracle grâce aux efforts de notre héroïne et de ses acolytes policiers.

Je terminerais là ce court billet car en fait je n'ai pas grand chose à dire sur ce roman. C'est certes une aventure divertissante (elle se laisse lire, quoi) que je m'étais procuré plus par curiosité qu'autre chose, mais elle reste assez mollassonne, conventionnelle et sans frisson. A réserver aux fans de la série, TV comme romancée. 

Meurtres en Acadie


Kathy Reichs
Vol. n°14293
Thriller de 473 p.
Catégorie : 9
Edité par Pocket, 2010
ISBN 10 : 2266201735
ISBN 13 : 9782266201735

mardi 22 octobre 2013

Justine Niogret : Gueule de truie

Le regard de l'exécuteur. Tiré de la couverture réalisée par Ronan TOULHOAT

Après avoir dévoré Chien du Heaume et Mordre le bouclier, j'ai donc attaqué avec un plaisir non feint ce nouveau roman de Justine Niogret. Déjà, rien que la couverture était une invitation. Après une ambiance moyen-âgeuse, Niogret place les protagonistes de ce nouveau roman dans une dystopie sur fond d’apocalypse : la fin du monde a eu lieu.
"Parce que le monde était tout ceci et pire encore ; le monde était sale, le monde était erreur. Cette vérité fait partie de l'enseignement, mais l'enfant n'a jamais eu besoin de l'apprendre. Il la connaît. Il la sent. Et la chose est juste, prouvée, puisque le jour du Flache, Dieu a ouvert la bouche pour parler et le monde est mort."
Extrait p.11 
Ce qu'il y avait avant le Flache n'est plus. Les hommes perdent progressivement leur humanité, mot après mot, souvenir après souvenir, pour irrémédiablement se fondre dans le néant qu'est devenu leur existence. La vie ne rime désormais plus à rien : tout est mort, le monde, l'espoir, l'avenir, tout. Dieu à abandonné ce monde et s'en est allé après l'avoir condamné, sans même un regard en arrière. Mais contre toute attente l'Homme a survécu et s'accroche à un survie illusoire alors que même l'espérance gît parmi les décombres du monde d'avant. Les Pères de l'Eglise œuvrent donc à terminer l'oeuvre de Dieu en éradiquant toute poche d'humanité rebelle, juste histoire de tirer le rideau une bonne fois pour toute.


Seattle, après la fin du monde

" (...) Ça dépasse de tous les côtés. On se prend les pieds sur des troncs couchés, des racines sorties du sol, ça n'est pas rangé ; ça a tort. Le monde est ruines grises, rues ouvertes, bris de glace et poutrelles crevant les murs. Il est punition ; il n'a pas à être moussu. Il n'a pas à être emmerdant, puisqu'il est mort. Gueule de Truie s'y connaît en morts, et s'il y a bien une chose qu'ils ne font pas, c'est avoir des exigences."
Extrait , p.21 
Gueule de truie, le personnage central de cette aventure, est une Cavale. Formé par les Pères de l'Eglise il est la main par laquelle ils parachèvent l'anéantissement de ce monde, conformément à la volonté du Créateur. Chasseur, bourreau et exécuteur, il est une sorte d'inquisiteur. Guidant la troupe, groupe d'hommes aussi anonymes qu'interchangeables, il traque toute implantation humaine pour la détruire, soumettant leurs chefs à la Question pour obtenir l'emplacement d'autres planques. 

Petit et puissant, Gueule de Truie endosse en toute occasion une combinaison noire et observe le désastre qu'est devenu le monde au travers des verres fumés du masque à gaz qui lui couvre intégralement la tête. C'est ce visage factice qui lui vaut d'ailleurs son nom, celui que lui ont donné les Pères, le seul qui en fait compte vraiment pour lui. La seconde peau de cuir qu'il revêt est pour lui une protection, une armure contre ce monde qu'il étranglerait de ses propres mains s'il le pouvait. Car Gueule de Truie n'a généralement pas besoin d'armes pour tuer. Ses poings et sa rage suffisent pour venir à bout de n'importe quel adversaire. 
"La fille regarde toujours le pont. Le vieux ne peut pas voir que quelqu'un l'attend de l'autre côté. Un garde, une fille ; plus jeune que la fille, et plus sale, aussi. Notre fille à une boîte, et l'autre fille a un gourdin clouté. Elle est vulgaire, très, alors la nôtre cherche un surnom et elle trouve ; la pute."

Extrait, p.42
La fille parcours le monde avec sa boite en fer. Elle est blonde et semble avoir un but mais n'en parle pas. De toute manière elle ne veut pas parler. Et c'est justement cela qui intrigue Gueule de Truie lorsqu'il croise sa route. Il sait qu'elle en est capable, elle ne veut simplement pas le faire. Elle n'a pas peur non plus, alors qu'elle devrait. Et puis qu'est-ce qu'elle a de particulier cette boite ?

Paysage dévasté - concept-art pour le jeu Fallout

Dès le moment de leur rencontre, le changement s'amorce, tant chez elle que chez lui. Leur existence commune devient voyage initiatique et quête de sens. Car c'est bien ici de quoi il est question dans ce roman : dans un monde qui n'en a plus aucun, où même les mots ne veulent plus rien dire, le sens est devenu la seule et unique chose à laquelle se raccrocher. La violence intrinsèque de Gueule de Truie est d'ailleurs née de cet état de fait : inconsciemment il ne peut accepter la vacuité de son existence, l'inutilité d'être, et repousse de toute son âme cette réalité où il ne se trouve aucune place au-dehors de lui-même.

Alors que la première partie du roman offre une structure et une narration plutôt classique qui lui valent sa comparaison avec La Route de Cormac MacCarthy (comparatif que je trouve personnellement très maladroit), la seconde moitié devient plus abstraite, plus symbolique. Les mots s'effacent derrière les idées, les notions évoquées, et le monde narré perd de sa substance et de sa cohérence. Ce procédé inhabituel et ce non conformisme volontaire de Niogret transpose la quête de sens des personnage du roman au propre cheminement du lecteur. En toute honnêteté, la lecture du roman m'a d'abord laissé perplexe un fois l'ouvrage refermé. Se sont alors enchaînées les questions et interrogations, me faisant alors réaliser que cet ouvrage dépassait le seul cadre de sa lecture.

Gueule de Truie s'avère finalement un ouvrage exigeant et déstabilisant. Ce n'est ni  un énième post-apo ou survival, ni une nouvelle ressassé de parcours initiatique. Non, on est ici en présence d'un voyage dont nous sommes tout à la fois spectateur et acteur, lecteur et protagoniste. Lire Gueule de Truie est une expérience à part entière qui ne laisse clairement pas indifférent. Je pourrais en dire bien plus long sur ce livre mais ce ne serait qu'une approche de ma propre expérience, un étalage de ma propre interprétation qui ne saurait être la même que la votre. A la réflexion, je me demande même si mon voyage sera le même à la seconde relecture car à n'en point douter je le relirais très certainement. En ce qui me concerne je considère donc ce livre comme une vraie claque et le classe d'emblée parmi les meilleurs romans que j'ai pu lire.  

Gueule de Truie

Justine NIOGRET
Illustration de Ronan TOULHOAT
Editions : CRITIC
Dépôt légal : février 2013
268 pages
Catégorie / prix : 17 €
ISBN : 979-1-090648-04-3 

jeudi 17 octobre 2013

Valerio Evangelisti : Nicolas Eymerich, Inquisiteur

Résultat de ma première LTD : je me suis remis à lire (en dehors des trajets en tramway). Du coup voici une critique bouquin, de la SF en plus. Cette fois je me suis tourné vers un ouvrage relativement classique pour les amateurs du genre puisqu'il s'agit de Nicolas Eymerich, inquisiteur. Il s'agit du premier volume du cycle de neuf que Valerio Evangelisti consacre à ce personnage.

Hérétique ! Capture issue du Nom de la Rose.

Le récit est en fait triple puisque l'on suit en réalité trois histoires se déroulant à des époques différentes. La première s'attarde bien évidemment sur Nicolas Eymerich, frêre dominicain qui dans la Saragosse de 1352 hérite de la charge de son prédécesseur. Alors que ce dernier rend son dernier souffle, il lui confie la lourde tâche de résoudre un cas mystérieux et complexe au nom de l'Eglise. Dans le deuxième récit, à l'époque actuelle, on suit cette fois Marcus Frullifer, un scientifique cherchant une chaire d'étude pour sa théorie sur les psytrons. En 2194, le vaisseau Malpertuis, qui a visiblement connu de meilleurs jours, s'élance dans l'espace vers une destination inconnue de son équipage peu rassuré.

Bien entendu on découvre au fil de la lecture que toutes ces histoires sont liées les unes aux autres. Comme il est difficile d'expliquer le comment sans spoiler le pourquoi, je vous encourage donc à lire par vous même ce qu'il en est. Sachez également que ce premier roman a reçu à sa sortie le prix Urania en Italie et que ce procédé de triple narration est souvent employé par Valerio Evangelesti, ce qui peut donc être considéré comme sa marque de fabrique. 

Le style de l'auteur est fluide et les faits s'enchaînent sans heurt ce qui rend la lecture de l'ouvrage agréable. Cela dit, on remarque assez vite que les trois histoires sont bien distinctes, notamment par leur ton. Si le passé est traité de manière précise et documentée, à la manière d'un policier, les histoires présentes et futures sont abordées de façon bien plus cavalière, presque satirique, du fait de l'emploi de nombreux stéréotypes et des noms portés par les protagonistes. Cela donne au roman un petit côté léger et second degré.

MALLEUS MALEFICARUM

Mais Nicolas Eymerich n'est pas qu'un personnage de fiction. Il dispose en fait d'une solide réalité historique car ce dominicain et grand théologien fut également l'auteur du fameux Directorium Inquisitorum qui devînt en quelque sorte la bible de tout bon inquisiteur qui se respecte. Il constitue en effet le document de référence sur le fondement juridique, la doctrine et la méthode pour la conduite d'un procès d'Inquisition. Valerio Evangelisti n'est d'ailleurs pas le seul a avoir été inspiré par cet illustre inquisiteur car une série de bande dessinée  ainsi qu'un jeu vidéo lui sont également consacrés.

Je conclurais donc ce billet en disant que bien que n'étant pas le meilleur roman de SF que j'ai pu parcourir ces dernières années, Nicolas Eymerich, inquisiteur n'en reste pas moins une lecture agréable et originale pour les amateurs de SF.


Nicolas Eymerich, inquisiteur


Valerio Evangelisti
Vol. n°10913
Science-fiction de 320 p.
Catégorie : 7
Edité par Pocket, 1998
ISBN : 2-266-14169-4

samedi 12 octobre 2013

Et l'aventure Continu(um)

Comme je le disais dans un billet précédent, j'ai donc continué le visionnage de la série Continuum. Il est vrai, j'avais été assez sévère mais je maintiens mes propos sur la première saison. Cela étant dit, j'avoue que la seconde saison est finalement une bonne surprise. Let's go pour le décorticage. 

Round Two... Fight !

Inutile de vous ressasser le laïus initial sur le voyage dans le temps, le fait que notre héroïne se retrouve piégée dans le présent, à savoir son passé, et traque des terroristes anticorporatistes bien décidés à changer le futur. Suffit de relire le sujet précédent pour se rafraîchir la mémoire.

Dans cette seconde saison les différents protagonistes prennent de l'épaisseur et Victor Webster donne désormais l'impression d'être à sa place dans la distribution. Si j'étais mauvaise langue je dirais que cela pourrait être lié à sa certitude de continuer une saison de plus. Comme je ne le suis pas,  je considérerais que c'est simplement relié à une meilleure exploitation du tandem Carlos/Kiera. Notre enquêtrice déracinée perd  d'ailleurs peu à peu ses repères, s'accrochant dur comme fer à un avenir qu'elle espère retrouver sachant que chacun de ses actes est susceptible de l'anéantir. Ce tiraillement entre espoir et devoir est assez bien retranscrit par les différents choix moraux qu'elle se retrouve devoir faire tout au long des 13 épisodes de cette saison (note : 3 de plus que pour la première.)

Niveau histoire cela se densifie et si les scénaristes n'ont pas encore dévoilés toute leur main, ils sont cependant en train de remporter la mise. Reste à savoir si leur jeu est vraiment gagnant ou s'il s'agit d'un coup de bluff. Quoi qui'l en soit, cela s'en ressent également sur la réalisation qui devient plus nerveuse. Globalement, la majorité des manques que j'avais ressentis au terme du visionnage de la première saison sont satisfaits au terme de cette seconde : la trame devient plus sombre et complexe, les situations évoluent et ce qui semblait parfois évident ne l'est plus toujours, achevant de brouiller les pistes. Je pourrais reprocher certains choix de facilité mais ce serait pinailler.

Tu fais moins ton malin maintenant, hein ?!

Par l'intermédiaires des flashs forward, plus nombreux dans cette seconde saison, le futur devient un personnage de la série à part entière et son ancrage dans notre présent est pour le coup davantage marqué. Je me suis d'ailleurs parfois demandé si le futur montré était celui qui adviendrait désormais ou celui qui  avait déjà été, à savoir celui de 2077 avant les événements de 2013, suivez un peu ! 

L'idéologie fondatrice de liber8 est également approfondie et les terroristes exposent enfin leurs idées. J'ai trouvé à quelques reprises un peu facile l'amalgame qu'il est fait entre les grandes multinationales capitalistes - et leurs pratiques - et le corporatisme mais cela semble en fait coller à la définition que les anglo-saxons s'en font. Tant pis donc pour la terminologie cyberpunk ! Bon, les idées véhiculées ici ne brisent pas trois pattes à un canard mais s'inscrivent en plein dans la crise mondiale actuelle : besoin de sécurité, de confiance, de  recouvrer nos libertés individuelles et fondamentales. Rien de bien nouveau, donc, mais au moins maintenant les méchants l'ouvrent et partagent leurs points de vues. 

Durant cette saison on se rend également compte que Kiera, et au travers d'elle les corporations du futur, et les rebelles ne sont plus les seuls dans la danse. En dehors des inévitables services gouvernementaux qui interviennent dès que c'est louche, apparaît concrètement la troisième faction du puzzle temporel tout juste évoquée en fin de première saison : les indépendants. Ces derniers semblent œuvrer pour le maintient du continuum temporel et donc rectifier tout élément perturbateur. Comme le temps s'auto-ajuste pour conserver son cours normal, on peut donc supposer les membres de cette troisième faction n'ont qu'à se concentrer sur les plus gros obstacles, vraiment perturbateurs. 

Oups ! Je crois que j'ai fais une bêtise.

Pour conclure je dirais que malgré quelques défauts résiduels, la seconde saison de Continuum m'a rallié à sa cause, suffisamment en tous cas pour attendre sa suite. Si sa ligne directrice semble bien moins maîtrisée que celle de Fringe, son rythme n'en demeure pas moins constant et le divertissement présent. La scène finale, plutôt perturbante, si elle lève le voile sur certains mystères ne fait qu'ajouter son propre lot de questions : quel est ce fameux rôle devant censément jouer Kiera ? Quelles sont les réelles intentions des indépendantistes ? Le futur a-t-il bien été altéré ? Autant de questions auxquelles j'attendrais des réponses dans la saison 3.

mercredi 9 octobre 2013

Riddick

Le 18 septembre dernier sortait sur nos écran Riddick, que je suis bien entendu allé voir. Le titre est en fait tiré du nom du héros de l'aventure, de retour pour un troisième opus d'une trilogie annoncée. Alors, véritable conclusion ?

Notre bad guy se préparant à en découdre. Tiré de l'affiche du film

Avant de rentrer dans le vif du sujet rappelons un peu ce qui a précédé. En 2000 sortait en France la première aventure de Riddick sous le titre de Pitch Black. Si sa fréquentation fut assez confidentielle (un peu moins de 83 000 entrées dans l'héxagone), c'est surtout sa version DVD qui lui valut une notoriété après coup, suffisamment en tous cas pour que les fans attendent une suite avec impatience. David Twohy annonce alors à l'époque que le projet était dès le départ pensé comme une trilogie.

Portés par le succès du premier volet, réalisé avec peu de moyens et de manière indépendante, les producteurs mettent cette fois la main à la poche et en 2004 sort enfin la suite tant attendue : les chroniques de Riddick. Si on retrouve avec un plaisir non feint le personnage de Riddick, le film n'a cependant pas la fraîcheur de sa préquelle et ce malgré un travail indéniable sur l'ambiance et l'esthétisme visuel. Le succès escompté n'a pas lieu et les entrées remboursent tout juste les sommes investies ; le projet n'est plus considéré comme bancable, les producteurs jettent l'éponge et les fans perdent tout espoir de voir un jour s'achever la saga. 

Et puis l'année dernière, contre toute attente, on tease que Twohy a commencé le tournage du troisième et dernier épisode de manière indépendante. Comme le premier. Un retour aux sources en somme. Vin Diesel, qui incarne à l'écran Riddick, a même hypothéqué sa propre maison pour aider au financement du film. Il faut dire que l'acteur est très attaché au personnage qui a lancé sa carrière. Fan de la seconde heure, c'est donc avec une excitation teinté d'angoisse que je me suis rendu à la séance. 

Concept Art pour Riddick 3
Les lumières s'éteignent. Paysage rocheux aride. Les premières notes du thème retentissent. OK, au moins on est bien dans la bonne saga. Je vais essayer de ne pas trop spoiler mais avant d'entrer un peu plus dans le vif du sujet il convient de parler du personnage pour ceux qui ne le connaissent pas. Riddick, donc, est un furyan, peuple quasiment éteint et n'ayant pas la réputation d'être docile. Il s'est donc rapidement attiré de nombreuses inimitiés jusqu'à ce que sa tête soit mise à prix. N'aspirant qu'à rester libre alors que l'Univers civilisé dans son ensemble le désire mort ou vif, Riddick est donc devenu un survivant, aiguisant ses sens et ses capacités, devenant un prédateur pour ne pas devenir la proie. Si cela ne suffisait pas, il est également devenu nyctalope suite à une opération subie en prison selon ses dires - information à priori non vérifiée.

Revenons au film maintenant. Les détracteurs diront que c'est un second Pitch Black. Il est vrai que ce troisième épisode possède de nombreux points de similitude avec son aïeul. En ce qui me concerne, je trouve que ces ressemblances sont davantage des rappels à chaque parties de la trilogie que des redites. D'ailleurs la structure même du film est tertiaire : on débute sur un Riddick en mode survival, se reconstruisant tant mentalement que physiquement après s'être perdu durant le second opus. Suit une seconde partie de chien et chat avec des chasseurs de primes. Enfin tout ce beau monde se retrouve aux prises avec la faune locale et doit coopérer pour espérer quitter la planète saufs. Sur le papier on retrouve donc quasiment le scénario de Pitch Black mais c'est justement par l'usage de cet effet miroir qu'autour de l'épisode central les deux autres s'opposent :

  • Alors qu'il est le prisonnier au départ de Pitch Black, c'est Riddick qui choisit d'attirer à lui les chasseurs de primes dans ce dernier volet.
  • La première planète est désertique, les créatures photosensibles, la dernière est hostile mais la vrai menace vient de l'humidité.
  • Riddick commençait enchaîné, luttant pour sa seule survie, il termine libre et avec un but à poursuivre. 

Concept Art pour Riddick 3

Ainsi tout au long de cette trilogie notre badass de héros reprend les rênes de son destin qu'il affronte désormais face à face, entre quatre yeux, certain de sa propre victoire. Cerise sur le gâteau, il s'est en plus trouvé un but, quelque-chose lui permettant de se projeter dans l'avenir et de s'affranchir de sa seule survie quotidienne. Donc oui, dans ce troisième épisode on retrouve le Riddick qu'on a apprit à aimer. Oui les allusions à Pitch Black sont flagrantes mais elles sont aussi autant de repères pour montrer le chemin parcouru par le héros. Tant par sa structure que par sa narration, ce film se veut à la fois synthèse et conclusion de sa propre saga, ce que vient encore renforcer le titrage éponyme. Il s'agit donc pour moi du clap de fin d'une trilogie et il me chagrinerait désormais qu'une suite soit annoncée.

Pour achever ce billet j'ajouterais que si ce film n'est certainement pas le meilleur de l'année, ceux qui ont aimés Pitch Black et sont fans de cette brutasse de Riddick apprécieront son visionnage, que ce soit pour  le divertissement décomplexé qu'il procure ou bien la constance du travail de Twohy sur cette saga.

samedi 5 octobre 2013

1er octobre 2013 : mort de Tom Clancy

Billet assez inhabituel cette fois puisque j'inaugure une rubrique nécrologique. Le 1er octobre dernier s'éteignait Tom Clancy (12/04/1947-01/10/2013) dans un hôpital de Baltimore, même ville qui l'a vu naître. Mon lectorat amateur de roman verra en lui un des maîtres du roman d'espionnage, dit techno-thriller de part son aspect extrêmement documenté. Les autres penserons plus probablement aux jeux inspirés directement de son oeuvre et auxquelles il prête un peu plus que son nom. Mais j'y reviendrais.

Tom Clancy
Tom Clancy est donc né dans la ville de Baltimore, état du Maryland, USA, le 12 avril 1947. Diplôme d'anglais en poche, il devient un premier temps courtier en assurance mais sa véritable passion est militaire. C'est donc assez logiquement qu'il finit par s'enrôler dans l'armée. Hélas, et à son plus grand dam, il ne peut participer à la guerre du Viêt Nam du fait de sa mauvaise vue. 

Cela le pousse alors sur la voie de l'écriture. Il finit donc pour proposer son premier roman, The Hunt For Red October, mieux connu dans nos contrées sous le titre de A la poursuite d'Octobre Rouge. Ce roman ayant pour contexte la guerre froide, est inspiré d'une histoire vraie et raconte le passage à l'ouest de l'équipage d'un sous-marin nucléaire russe. L'ouvrage est tellement bien documenté et crédible qu'il est publié par l'Académie navale d'Annapolis. Le techno-thriller était né. Par la suite nombre de ses romans seront centrés sur le personnage de Jack Ryan et sa famille, ancien professeur d'histoire qui deviendra président des Etat-Unis en passant par la case CIA. 

Car oui, si les romans de Clancy sont réalistes, ce qui est renforcé par le côté extrêmement technique et documenté de ses intrigues, ils ne s'en déroulent pas moins dans une réalité alternative. Si le monde dépeint ressemble fortement au notre et que les sujets abordés (espionnage, guerre froide, terrorisme, etc.) sont directement puisés dans notre actualité, les gouvernements et situations dépeintes dans les romans comportent suffisamment de différences pour qu'aucun amalgame ne puisse être fait. Cet artifice lui permet d'utiliser ses romans comme de véritables bacs-à-sable, permettant ainsi de donner corps à des situations  purement théoriques. C'est dans cette posture qu'il écrivit le scénario du jeu Tom Clancy's Ghost Recon dans lequel est mit en scène un affrontement armé de la Géorgie, épaulée par les États-Unis, contre la Russie.

Mais ses 17 romans (le dernier devrait être disponible sous peu) ne sont pas le seul héritage du monsieur. Tous les amateurs de vidéo-ludisme ne le savent probablement pas mais Tom Clancy est également co-fondateur de la société de jeux vidéo Red Storm Entertainment à qui l'on doit notamment de nombreux jeux célèbres à qui il a prêté son nom. Pour ne donner que deux séries, je citerais Rainbow Six et Ghost Recon (déjà évoquée plus haut.) directement inspirées des romans éponymes du romancier. Même si la société fut rachetée par Ubisoft en 2000, l'empreinte laissée par Clancy dans l'univers des jeux vidéos reste indéniable.

Enfin, 7 de ses romans ont servis de supports à des adaptations cinématographiques. On y retrouve, en vrac, Danger Immédiat, A la poursuite d'Octobre Rouge, La somme de toutes les peurs et Jeux de guerre pour ne citer qu'elles. Pour toutes ces raisons je voulais lui rendre hommage et le remercier de tout ce qu'il nous a légué. Voila qui est chose faite. 

PS : Merci à Wikipedia d'où j'ai tiré la majorité des informations biographique, rendons à César ce qui lui appartient.

dimanche 29 septembre 2013

Dracula : le prince Valaque Vlad Tepes

Pour ce billet je parlerais de nouveau BD. Je m'arrêterais donc ici sur Dracula : le prince Valaque de Vlad Tepes. Le beau dessin de Pascal CROCI est ici épaulé par la plume de Françoise-Sylvie PAULY, auteur et sa compagne dans la vie. Il s'agit en fait ici du premier volet d'un diptyque, bien que ce volume se suffise à lui-même.

Le repos des morts est troublé sous le regard accusateur des statues.

1888. 
Le romancier Bram Stoker prend le thé avec un archiviste du British Muséum qui l'a invité afin de lui faire part de documents susceptibles d'intéresser l'écrivain. Ces derniers ont traits à la vie de Vlad Tepes, ponctuée de crimes et d'horreurs, ainsi que des événements étranges qui y furent associées. Piqué par la curiosité, l'auteur exhorte donc le bibliothécaire à continuer l'exposé de ses découvertes.

Avec un tel titre, il pourrait sembler évident que le roman graphique traite de vampire. C'est en partie vrai, mais c'est là ou se trouve justement pour moi l'intérêt de cette histoire : c'est de la vie de Vlad Tepes, dit l'empaleur, dont il est en fait question ici, tout du moins une partie de son règne. Je ne m'étendrais sur cet illustre personnage que pour rappeler qu'il fut celui qui inspira à Bram Stoker son célèbre personnage de Dracula. Cela est d'ailleurs renforcé par l'utilisation du romancier dans la narration. 

Les loups, attendant la curée.

Bien que présent, le vampirisme n'est en réalité que suggéré tout au long du récit par l'emploi de différentes allusions et références. Cette absence de manifestation franche, ce doute volontaire planant en permanence sur le récit, contribue à lui conférer un ton fantastique et mystérieux.

Le dessin de CROCI, en coloration directe, fait ici merveille et retranscrit une Valachie à la fois glaciale et magnifique, cruelle et belle. Le passé d'illustrateur religieux du dessinateur se fait sentir dans sa maîtrise de l'iconographie et la spiritualité de certaines planches. 

Je conclurais donc en indiquant qu'il s'agit là d'un bel écrin pour un récit abordant intelligemment la thématique des vampires. Bien qu'à mon goût elle reste bien en deçà d'un Auschwitz, lire cette BD reste toutefois un beau voyage. Je verrais donc si je peux me procurer le second volet du diptyque, Le Mythe raconté par Bram Stoker, pour avoir la vision d'ensemble de l'oeuvre.  


Dracula : le prince Valaque Vlad Tepes

Dimensions : 23,3 cm x 30,7 cm 64 pages
Editeur : Emmanuel Proust Editions
Collection : Atmosphères
Code Produit / ISBN : 9782848100842
Date de sortie : 7 octobre 2005

vendredi 20 septembre 2013

Blue note


"Dans le jazz ou le blues, la note bleue (en anglais blue note) est une note jouée ou chantée avec un léger abaissement, d'un demi-ton au maximum, et qui donne sa couleur musicale au blues, note reprise plus tard par le jazz."
"Le terme blue vient de l'abréviation de l'expression anglaise Blue devils (littéralement « diables bleus », qui signifie « idées noires »). La note bleue est utilisée par les musiciens et les chanteurs de blues et de jazz à des fins expressives, pour illustrer la nostalgie ou la tristesse lors de la narration d'une histoire personnelle (une bluette)."
Voici que l'on peut lire sur wikipedia. Et c'est également le titre de la bande-dessinée dont je tiens à parler dans ce nouveau billet. 

"BLUE NOTE, Les dernières heures de la prohibition ", est un roman graphique paru aux éditions Dargaud pour la rentrée de septembre 2013, du moins en ce qui concerne la version dont je me suis porté acquéreur. C'est Matthieu Mariolle qui s'est chargé de la partie scénario, le dessin et la colorisation ayant été confiés à Mikaël Bourgouin. Pour être honnête, et après avoir regardé un peu leurs biographies, je ne crois pas avoir déjà lu ou vu une de leurs travaux précédents. C'est donc avec un regard neuf et sans a priori que je suis rentré dans cette histoire.

Pendant que les gangsters s'enrichissaient, les travailleurs n'avaient même plus la possibilité de l'évasion éthylique.

L'action se déroule dans une New-York asphyxiée et corrompue par une prohibition qui vit son dernier mois. Jack Doyle est boxeur, et un irlandais pur souche. Blessé dans sa fierté après avoir perdu un combat qu'il était pourtant certain d'emporter, il accepte finalement de renfiler les gants et remonter sur le ring, ne serait-ce que pour faire taire les doutes qui l'assaillent depuis sa défaite : et si on l'avait drogué ? Et si l'issue du match avait déjà été décidée ? C'est donc pour faire taire ses propres démons que Jack retourne dans l'enfer new-yorkais pour un séjour qu'il espère le plus fugace possible. Au moins, il y a toujours les clubs et ses musiciens fantastiques. Car oui, Jack est aussi un fin mélomane. Mais la ville est un monstre vorace, implacable, et notre pugiliste devra troquer ses gants pour un autre style de combat s'il ne veut pas se retrouver sacrifié sur l'autel de la corruption. 

Comme il l'explique lui-même dans les remerciements, Mikaël Bourgouin a souhaité pour cet album s'orienter vers le dessin encré. Une rapide recherche web montre qu'effectivement il est plus familier de la peinture que de l'encrage pur et dur. Ce choix, assez radical pour lui, confère cependant au récit un bon contrepoint à la noirceur de son ton. Je pense cependant que la réelle puissance évocatrice du dessin dans cette BD vient plutôt de l'emploi simultané et harmonieux du trait et du pinceau. Le trait, net et précis dans la lumière, devient pinceau et mouvement dans l'obscurité, suggérant que tout se joue non pas devant les projecteurs, mais dans les coulisses ; tout comme ces combats truqués, comme la corruption si flagrante durant la prohibition. A cela s'ajoute une réelle maîtrise des éclairages et des perspective, parachevant de nous immerger dans ce roman noir.

Et pan, dans les dents.

Car c'est bien de roman noir dont il s'agit ici : les personnages portent tous un lourd passé et doive se sortir d'une situation inextricable. On est pas là pour rigoler, ce que le titre nous rappelle de manière subtile. Le ton est lucide et pessimiste, chaque personnage semble prêt à faire ce qu'il faut pour survivre. Cette BD est donc une excellente surprise ! Et comme une bonne nouvelle n'arrive jamais seule, il s'agit en fait du premier volume d'un diptyque. J'attend donc avec impatience le second tome à venir qui devrait mettre en lumière l'envers de cette histoire.

Blue Note

Date de parution : 6 septembre 2013
Nombre de pages : 72
EAN : 9782205068535
Genre : Polar / Thriller
Format : 240x320 mm
Public : Ado-adulte - à partir de 12 ans

mardi 17 septembre 2013

Continuum, ou pas ?

Pour ce deuxième billet il s'agira d'une escapade télévisuelle. Comme le titre le laisse supposer, je viens donc de finir le visionnage de la première saison de Continuum. J'y suis venu après avoir survolé quelques critiques positives et aussi parce que j'aime bien les séries d'anticipation. Après coup, tout ce que je peux dire c'est qu'elle me laisse finalement sur un sentiment mitigé. Mais bon, kézako ?

Il s'agit d'une série policière canadienne diffusée par la chaîne Show Case, créé et produite en 2012 par Simon Barry. Si dans la forme on ne fait pas vraiment dans la fantaisie et l’innovation, le fond demeure plus intéressant : en 2077 les corporations ont pris le contrôle après l'échec des différents pouvoirs politiques mondiaux. Dans cet Eden de façade, un mouvement de rébellion nommé liber8 guerroie pour recouvrer les libertés individuelles que les corpos ont pris soin de faire disparaître. Les leaders de la branche terroriste de ce mouvement sont finalement arrêtés, non sans qu'ils soient préalablement parvenus à faire exploser le parlement corporatiste en causant par la même occasion des milliers de morts. Condamnés à mort – pour l'exemple – le petit groupe de terroristes parvient à s'échapper durant l’exécution en utilisant un vortex temporel. Car oui, leur objectif réel est de changer le passé par sauver le futur. Ce qu'ils n'avaient pas prévus, c'était qu'ils embarqueraient dans leur sillage notre héroïne, représentante des forces de l'ordre du futur bien décidée à les stopper tout en cherchant un moyen de rentrer chez elle.

Lorsque j'ai lu cela, je me suis dit chouette, on va donc traiter de voyage et de paradoxe temporel. C'est effectivement le cas puisque Kiera Cameron, notre intrépide héroïne, se lance à la poursuite des rebelles pour les empêcher de nuire à son futur et à la famille qu'elle a laissé en 2077. Sans trop spoiler, je peux dire que s'il existe différentes théories temporelles, certaines plus souvent avancées que d'autres, celle qui est abordée ici considère que le temps s'écoule un peu comme un fleuve. Si tu en modifie le cours, en altérant le déroulement normal des événements par exemple, alors la trame temporelle fait tout pour recoller les morceaux et reprendre son lit normal, quitte à faire quelques ajustements. C'est vrai quoi, le futur doit avoir lieu autrement le présent ne pourrait pas être sinon. On tient là l'origine du titre de la série. Show must go on !

Punaise, j'me tape une de ces migraines moi...

C'est bien beau tout cela, mais concrètement, ça donne quoi ? Commençons par le casting, déjà. Si Rachel Nichols, l'actrice principale, héroïne de cette histoire et (seul ?) atout charme de la série s'en sort bien, c'est loin d'être le cas du reste de la distribution. Son partenaire à l'écran, Victor Webster, s'il fait le job, n'offre qu'une belle gueule sans âme dans son interprétation de Carlos Fonnegra, le détective de 2012 faisant équipe avec Kiera. A côté, Stephen Lobo en rebelle indépendant et Erik Knudsen en petit génie sont bien plus convaincants, à défaut d'êtres crédibles.

L'histoire maintenant. Malgré des flashs Forward à chaque épisode, j'avoue qu'à la fin de la première saison je peine encore à savoir ou les scénaristes veulent nous emmener. Certes, Kiera poursuit assidûment les terroristes et les enquêtes ne s'éloignent que peu de cette traque. Assurément certaines questions posées trouvent une réponse - un peu trop hâtivement à mon goût d'ailleurs - et des fils rouges sont peu à peu mis en avant : on s'en doutait, il y a du complot dans l'air et le passé semble inextricablement imbriqué dans le futur auquel il a donné le jour. Euh d'accord, mais les corporations ? Et la société du futur ? Si certains partis pris dans l'évocation de ce futur semblaient prometteurs, leur traitement s'en montre également d'autant plus frustrant par sa brièveté. Quid de cette société corporatiste dans laquelle toute liberté individuelle est réduite à peau de chagrin ? Comment être soi lorsque les corporations te fournissent tout, de la nourriture que tu ingères à ton logement jusqu'à l'argent qui te permet d'acheter ce que as toi-même contribué à produire ? 

Je me serais donc au moins attendu à ce que les membres de liber8 fassent autant parler leurs mots que leurs armes. Et bien non, on juste droit à un groupe terroriste à la Al-Qaïda avec un leader plus ou moins charismatique relativement avare en paroles idéologiques. Je me suis même parfois demandé pourquoi ils ne collaient pas une balle dans la tête de cet empêcheur de terroriser en rond ? Sérieux, quel rabat-joie. Je me suis également attendu a voir davantage de rappels passé/avenir et qu'on parlerait beaucoup plus des racines corporatistes en 2012. Cela aurait pu apporter par la même occasion un regard critique sur la société actuelle. Là encore, une déception. Et je passerais sur certains changements bien arrangeants dans l'attitude des protagonistes .

Nos agents apprenant qu'on parle d'eux sur le blog. (S1E6)

Pour conclure, je dirais donc que si la série se laisse regarder, elle me dérange par son traitement mi figue mi raisin. Plutôt que d'exploiter les quelques éléments ambitieux de son pitch de départ, les scénaristes se contentent de recettes éculés mais ayant déjà fait leurs preuves. Même la réalisation est plate et ultra-conventionnelle. J'aurais vraiment apprécié beaucoup plus de panache dans cette série, plus de prise de risque. Au lieu de cela j'ai toute les peines du monde à me prendre d'affection pour les personnages tout en restant sur ma faim au niveau du fond. Je regarderais cependant la seconde saison avec l'attente et l'espoir d'un traitement plus profond et moins mercantile du concept. 

Bref, 

lundi 16 septembre 2013

L'Héritage du Colonel

Pour ce premier article de mon blog je parlerais BD. Celle-ci, « l'Héritage du colonel », est dessinée par Lucas Varela et scénarisée par Carlos Trillo, tous deux argentins. Lorsque je l'ai vue dans les étals, le bel aspect de l'objet m'a interpellé, le résumé titillé. Je ne regrette absolument plus cet achat, désormais, car la lecture de ce roman graphique m'a fait réfléchir, ce qui, avec le voyage, est une des choses que j’attends d'une bande dessinée.

Mais remettons au préalable cette histoire dans son cadre : l'Europe, encore hantée par le spectre du national socialisme allemand, peine encore à se remettre des deux Grandes Guerres et a parfois du mal à accepter de ne pas avoir l'exclusivité de l'horreur humaine. Car l’Amérique latine eut également son lot d'atrocités, y compris l'Argentine qui nous intéresse ici. Après des années de guerre civile, la junte militaire prit le pouvoir et instaura le Processus de réorganisation national. Sous ce nom pompeux se dissimule en fait un processus de terreur visant à éradiquer toute forme d'opposition : enlèvements, torture, exécutions arbitraires sont de la partie, sans oublier les non moins tristement célèbres escadrons de la mort.

« D’abord, nous tuerons tous les agents de la subversion, puis leurs collaborateurs et puis enfin leurs sympathisants ; ensuite viendront les indifférents et enfin pour terminer les indécis »

fin 1977, déclaration du général Ibérico Saint-Jean, gouverneur de Buenos Aires.

C'est donc dans ce joyeux contexte que s'ancre notre récit. Notre héros, Elvio, est le fils du stricte et sévère colonel Aaron Guastivino, en charge des interrogatoires. Homme consciencieux et professionnel, ce dernier n'hésitait pas à ramener des devoirs à la maison et à affiner ses techniques de torture sur des poupées. Cette glorieuse figure paternelle morte pour son pays dans l'exercice de ses fonctions fut le terreau dans lequel germa la perversité d'Elvio et sa pédiophilie ; lorsque l'on t'as inculqué que l'Homme est chair, mensonges et fausseté, on ne peut dès lors trouver qu'attirante la calme perfection de ces objets à vocation ludique que sont les poupées. Car oui Elvio est amoureux, à la folie, de Luisita, une magnifique poupée ancienne.

Poupée ancienne tête porcelaine Bébé Jumeau de SFBJ
On en arrive là où le travail réalisé est selon moi le plus remarquable, à savoir le traitement du souvenir de cette période noire qu'un peuple cherche à oublier. Pour cela différents moyens sont employés : premièrement, et ce de manière assez évidente, par le biais de l'histoire de ce garçon devenu un fonctionnaire insignifiant. Cette dernière personnifie à merveille la fuite par l'imaginaire d'une réalité que l'on sait inacceptable. Ensuite, l'opposition qu'il existe entre le dessin de Verala, tout en lignes simples et aplats, et la noirceur de l'histoire concoctée par Trillo permet de mettre en contraste cette triste réalité humaine qui ne saurait exister dans un monde si beau et pur. Cette mise en relief se retrouve également dans le personnage de Luisita, cette poupée au visage de porcelaine et à la personnalité obscène. Le déni et une certaine acceptation occultive, sont enfin évoqués dans l'ironie caractérisant certains dialogues et points de vue de quelques personnages du récit.


Je ne connais pas suffisamment la société argentine pour jauger de la fidélité du portrait qu'en brossent les auteurs de cette bande dessinée. Quoi qu'il en soit, le traitement léger par un absurde teinté de fantastique de cette histoire ne fait qu'inciter une réflexion personnelle autour des thématiques fortes qui la sous-tendent, faisant de la lecture de « L'Héritage du Colonel » une expérience à part entière.

L'Héritage du Colonel

Date de parution : 24/09/2008
ISBN : 978-2-7560-1382-4
Scénario : Carlos TRILLO
Dessin : Lucas SANTIAGO VARELA
Couleurs : Lucas SANTIAGO VARELA
Série : Héritage du colonel (L')
Collection : MIRAGES